TED : pourquoi se donner la peine de sortir de chez soi ? [vidéo]


TED : pourquoi se donner la peine de sortir de chez soi ? [vidéo]


 

La conférence TED définit sa mission comme « propagateur d’idées », et met gratuitement à la disposition du public les meilleures conférences sur son site Web.

 

L’explorateur Ben Saunders veut vous faire sortir de chez vous ! Pas parce que c’est toujours plaisant ou amusant, mais parce que c’est l’essence même de la vie, “le nectar que nous pouvons récolter de nos jours et heures sur terre.” La prochaine aventure de Saunders ? Essayer d’être le premier au monde à rallier à pied la côte Antarctique au Pôle Sud aller-retour.

 

Pour les non-pratiquants, voici la retranscription de Valérie Jacobs de la conférence TED de Ben Saunders sur pourquoi se donner la peine de sortir de chez soi.

 

Je gagne ma vie en gros en tirant des traineaux, donc il n’en faut pas beaucoup pour me déconcerter intellectuellement, je vais tout de même vous lire cette question qui m’a été posée lors d’une interview l’an dernier : « d’un point de vue philosophique, l’apport constant d’informations nous spolie-t-il notre capacité à imaginer ou remplace-t-il notre rêve d’accomplissement ? » Après tout, si quelque part faire quelque chose et que nous avons la possibilité d’y participer virtuellement, alors pourquoi nous donner la peine de sortir de chez nous ?

 

On me présente souvent comme un explorateur polaire. Je ne suis pas convaincu que ce titre soit le plus progressiste ou le plus adéquat au 21e siècle mais il est vrai que j’ai passé à ce jour plus de 2% de ma vie entière dans une tente plantée dans le Cercle Arctique, je sors donc assez souvent de chez moi.

De part ma nature, je suppose que je suis plus un acteur qu’un spectateur ou un contemplateur de ce qui se passe et c’est cette dichotomie, ce fossé entre les idées et l’action, que je vais tenter d’explorer brièvement.

 

La réponse la plus succincte à la question « pourquoi » qui m’a hanté ces douze dernières années a certainement été lancée par ce type, cet homme d’allure décontractée debout au fond, le deuxième en partant de la gauche, George Lee Mallory.

Nombre d’entre vous doivent connaître son nom. En 1924, il a été aperçu pour la dernière fois disparaissant dans les nuages, près du sommet du Mont Everest. Il est peut-être le premier à avoir gravi l’Everest, ou pas, plus de 30 ans avant Edmund Hillary. Personne ne sait s’il est arrivé au sommet. Le mystère reste entier.

Mais on lui a attribué l’expression « parce qu’il est là. » Entre nous, je ne suis pas certain qu’il ait vraiment dit ça. Il existe vraiment peu de preuves qui le suggèrent, mais ce qu’il a vraiment dit est en fait bien plus beau, et je l’ai imprimé. Je vais vous le lire.

 

« La première question que vous allez poser et à laquelle je tâcherai de répondre est la suivante : à quoi sert de gravir le Mont Everest ? Et je dois vous répondre spontanément, ça ne sert à rien. Parce qu’il n’y a pas le moindre espoir d’un gain quelconque.

Nous pouvons en apprendre un peu sur le comportement du corps humain à haute altitude, et les médecins pourrait partir de ces observations pour servir les besoins de l’aviation, mais à part de ça, il n’en sortira rien. Nous n’en rapporterons pas la moindre pépite d’or ou d’argent, ni une gemme, ni charbon ni fer. Nous ne découvrirons pas la moindre parcelle de terre fertile qui puisse abriter des cultures. Ça n’a donc aucune utilité.

Si vous ne comprenez pas qu’il y a en l’homme quelque chose qui répond au défi de cette montagne et qui le pousse à le relever, que cette lutte est la lutte pour la vie elle-même, pour aller encore et toujours plus haut, alors vous ne verrez pas pourquoi nous y allons. Ce que nous retirons de cette aventure n’est que de la joie pure, et la joie, après tout, c’est le but de la vie. Nous ne vivons pas pour manger et gagner de l’argent. Nous mangeons et nous gagnons de l’argent afin de pouvoir profiter de la vie. C’est le sens de la vie et c’est pourquoi la vie existe. »

 

L’explication de Mallory selon laquelle quitter la maison et se lancer dans ces grandes aventures est amusant et réjouissant, cependant ne correspond pas exactement à ma propre expérience. La fois où je me suis le plus éloigné de chez moi, c’était au printemps 2004. Je ne sais toujours pas vraiment ce qui m’a pris mais mon projet était de traverser l’Océan Arctique en solo et sans aide.

J’avais prévu en gros de marcher depuis la côte Nord de la Russie jusqu’au Pôle Nord et de poursuivre ensuite vers la côte Nord du Canada. Personne ne l’avait fait auparavant. J’avais alors 26 ans. De nombreux experts affirmaient que c’était impossible, et c’est sûr que ma mère n’aimait pas beaucoup cette idée.

 

Le trajet depuis une petite station météo de la côte Nord de Sibérie jusqu’à mon vrai point de départ, sur le bord de la banquise de la côte de l’Océan Arctique, m’a pris environ cinq heures. Et si quelqu’un a regardé l’intrépide Felix Baumgartner monter, plutôt que de simplement redescendre, vous apprécierez le sens du mot appréhension tandis que j’étais assis dans un hélicoptère retentissant qui m’emmenait au nord, et cette appréhension, si je peux la décrire, était celle d’une catastrophe imminente.

Je me demandais bien dans quoi diable je m’étais engagé. J’étais aussi un peu amusé et un peu heureux. J’avais 26 ans. Je me souviens avoir regardé mon traineau en contrebas. J’avais déjà chaussé mes skis, j’avais un téléphone satellite, un fusil à pompe au cas où un ours polaire m’aurait attaqué. Je me rappelle avoir regardé par la fenêtre et avoir vu le second hélicoptère. Tous deux tonnaient dans cette aube sibérienne incroyable ; une part de moi avait l’impression d’être un croisement entre Jason Bourne et Wilfred Thesiger. Une part de moi était assez fière de moi mais j’étais plutôt totalement terrifié.

 

Cette traversée a duré 10 semaines, 72 jours. Je n’ai croisé personne. Nous avons pris cette photo à côté de l’hélicoptère. Au delà de ce point, je n’ai vu personne durant 10 semaines. Le Pôle Nord est en plein milieu de la mer, j’ai donc voyagé sur les surfaces gelées de l’Océan Arctique. La NASA a décrit les conditions climatiques de cette année-là comme les pires jamais enregistrées.

Je tirais 180 kilos de nourriture, de carburant et d’équipement, environ 400 livres. La température moyenne durant ces 10 semaines avoisinait les -35°C. La plus froide était de -50°C. Là encore, ce n’était vraiment pas une partie de plaisir ou d’amusement.

 

Cependant, un des effets magiques de ce voyage était de marcher sur la mer, sur cette croûte de glace qui flottait, dérivait, changeait, qui flotte à la surface de l’Océan Arctique, c’est un environnement qui fluctue constamment. La glace bouge sans cesse, se brise, dérive, gèle à nouveau ce qui fait que le paysage que j’ai vu pendant près de 3 mois était unique à mes yeux. Personne d’autre ne verra, ne pourra jamais voir les vues et les perspectives que j’ai découvertes pendant 10 semaines.

A mon sens, c’est sans doute le meilleur argument pour sortir de chez soi. Je peux essayer de vous décrire comment c’était, mais vous ne saurez jamais comment c’était vraiment, et plus j’essaie de vous expliquer combien je me sentais seul. J’étais le seul être vivant sur 14 millions de km², il faisait froid, une température ressentie de près de -75° les mauvais jours, les mots ne sont pas assez forts, je ne parviens pas à lui rendre justice Et de ce fait j’ai l’impression que faire, vous savez, tenter l’expérience, s’engager, s’efforcer, plutôt que de regarder et de se demander, c’est là que réside la vraie saveur de la vie, le nectar que l’on peut retirer de nos heures et de nos jours.

Je voudrais ajouter une mise en garde cependant. D’après mon expérience, ce qui est humainement possible rend accro. Je ne parle pas seulement du domaine du style Edouardien de la folle bravoure machiste mais aussi de celui du cancer du pancréas. Ca vous rend accro, et dans mon cas, je pense que les expéditions polaires ne sont peut être pas si éloignée d’une dépendance au crack. Je ne peux pas vous expliquer le bien que ça fait tant que vous n’aurez pas essayé, mais ça a la capacité de me faire dépenser tout l’argent que j’ai en mains, ou de mettre fin à toute relation que j’ai jamais eue, donc soyez prudents avec ce que vous désirez.

 

Mallory a posé comme principe qu’il y a en l’homme quelque chose qui répond au défi de la montagne et je me demande si c’est qu’il y a quelque chose dans le défi lui-même, dans l’effort, en particulier, dans les bons gros défis de l’humanité à relever, qui nous appelle et d’après mon expérience, c’est certainement le cas pour moi. Il existe un défi à relever qui m’a attiré tout au long de ma vie d’adulte.

 

Vous devez être nombreux à connaître l’histoire. Voici la photo du Capitaine Scott et de son équipe. Scott a tenté, il y a un peu plus de cent ans, d’être le premier à rallier le Pôle Sud. Personne ne savait ce qu’il y avait là-bas. La région n’était absolument pas cartographiée à l’époque.

On en savait plus sur la surface de la lune que sur le cœur de l’Antarctique. Scott, comme beaucoup d’entre vous le savent, a été pris de vitesse par Ronald Amundsen et son équipe Norvégienne qui ont utilisé des chiens et des traineaux. L’équipe de Scott était à pied, tous les cinq harnachés et tirant leurs traineaux, et quand ils sont arrivés au Pôle, ils ont trouvé le drapeau Norvégien déjà en place. J’imagine qu’ils étaient plutôt frustrés et démoralisés.. Tous les cinq ont fait demi tour et ont commencé à rentrer par la côte et ils ont tous péri durant ce voyage de retour.

 

De nos jours, une idée fausse circule selon laquelle tout a déjà été fait dans les domaines de l’exploration et de l’aventure. Quand je parle de l’Antarctique, on me dit souvent, « Ah oui, c’est intéressant, n’est-ce pas le présentateur de Blue Peter qui l’a fait à vélo ? » Ou « C’est bien. Tu sais, ma grand-mère ira en croisière en Antarctique l’an prochain. Y a-t-il une chance que vous vous croisiez là-bas ? »

 

Mais le voyage de Scott reste inachevé. Personne n’a jamais fait le trajet à pied depuis la côté de l’Antarctique jusqu’au Pôle Sud, aller et retour. Ça reste, sans doute, l’effort le plus audacieux de cet âge d’or Edouardien de l’exploration, et il me semble qu’il est grand temps, vu tout ce que nous avons découvert dans ce siècle depuis le scorbut jusqu’aux panneaux solaires, il est grand temps que quelqu’un essaie de finir le boulot. Et c’est précisément ce que je me prépare à faire.

 

En octobre prochain, je mènerai une équipe de 3 personnes. Ça nous prendra environ quatre mois pour accomplir ce voyage aller-retour. C’est à l’échelle. La ligne rouge est évidement à mi-chemin du pôle. Nous devrons faire demi tour t revenir au point de départ. Je suis conscient de l’ironie lorsque je vous dis que nous bloguerons et nous tweeterons.

Vous pourrez vivre par procuration et virtuellement cette aventure comme personne ne l’a fait auparavant. Ce sera aussi pour moi une opportunité de quatre mois de finalement revenir avec une réponse lapidaire à la question : « Pourquoi ? »

 

Nos vies d’aujourd’hui sont plus confortables et plus sûres que jamais. La voie de l’explorateur n’attire plus beaucoup de nos jours. Mon conseiller d’orientation à l’école ne l’a jamais évoqué comme un choix possible. Par exemple, si je voulais savoir combien d’étoiles composent la Voie Lactée, quel âge ont ces têtes géantes sur l’île de Pâques, la plupart d’entre vous pourrait le trouver immédiatement sans même se lever de sa chaise.

Pourtant, s’il y a une chose que j’ai apprise en 12 ans passés à trainer de lourdes charges sur des espaces gelés, c’est que la vraie inspiration et l’évolution ne viennent que de l’adversité et du challenge, du fait de quitter son confort et ses habitudes pour plonger dans l’inconnu. Dans la vie, nous avons tous des tempêtes à affronter, des pôles à explorer, et métaphoriquement du moins, nous pourrions tous tirer profit du fait de sortir de chez nous un peu plus souvent, si seulement nous pouvions trouver le courage de le faire. Je voudrais vraiment vous inciter à entrouvrir la porte et à regarder ce qui se passe dehors.

 

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